Retour Haptique
Des arcs d’une intensité lumineuse inusitée scintillant dans un blanc aux reflets ultra-violets partageaient l’image en fragments mouvants et ineffables. Par à coup, brusquement, les raies de lumières se déplaçaient sur un décors alentour trop net et contrasté, masquant systématiquement le moindre détail sur lequel je tentais vainement de me concentrer. Je fermai les yeux : la pièce dans laquelle je me trouvais disparu, mais les flashes restaient tout aussi aveuglants. Je pressai mes yeux de mes paumes pour soulager la douleur diffuse et désagréable me donnant l’impression que mes globes oculaires allaient être expulsés hors de ma tête sous l’effet d’une pression intracrânienne exagérée, sans plus d’effet que l’apparition de nombreux phosphènes tandis que je me tournais en chien de fusil, après avoir renoncé à lire ma montre. Encore une heure ou deux pensai-je. Je l’avais pressentie, comme à chaque fois et pourtant il n’y avait rien à faire : il fallait prendre les médicaments avant l’apparition des symptômes. Autant dire en permanence.
Le téléphone sonna, insupportable et intolérable en mon état. Je devais répondre. Je n’avais pas le choix. Dura lex, sed lex. J’encourais une amende de 300 Euros si je ne répondais pas. Cela m’était déjà arrivé. Je savais déjà de qui il s’agissait.
- Allô ?
- Monsieur Cartier Médéric, secrétariat de la Maintenance. Nous avons détecté une anomalie de vos fonctions vitales, souhaitez-vous que la Maintenance vous envoie un intervenant ?
- Hum… Je pense que ça ira… Une simple migraine… Ça va passer… Je commence à avoir l’habitude…
- Pouvez-vous signer la décharge sur votre terminal ?
- Voilà.
La Maintenance raccrocha sans ajouter le moindre commentaire, comme à son habitude, froide et professionnelle.
*
Julia marchait dans le couloir dont les perspectives fuyantes, rectilignes et déterminées contrastaient avec sa silhouette gracile, sa démarche ondoyante et son éternel sourire. Nous marchions l’un vers l’autre sans jamais nous approcher. Sourire encore. Souriait-elle toujours ? Souriait-elle à d’autres ? Toujours le couloir, jamais le même mais toujours identique, offrant ce contraste géométrique saisissant dans lequel se détachait l’être aimé, être vivant et chaud au milieu de la matière inerte et froide façonnée par l’homme. Un jour que je lui aurais montré un de mes dessins la représentant sommairement de dos, elle dira :
- Je ne suis pas vraiment comme ça… Pas si belle.
Je lui expliquerai alors que je n’avais nullement cherché à la peindre telle qu’elle était mais telle que je la voyais. Elle l’avait compris depuis longtemps. Dès le premier jour, le premier instant : le premier regard. Elle l’avait réalisé bien avant moi puisqu’il m’avait fallu attendre qu’elle vînt me le dire au cours d’un rêve le soir même :
- Il y a bien longtemps que personne n’était venu me voir en rêve.
- Mon pauvre. Il le fallait pourtant…
- Merde. Je suis amoureux.
Je ne croyais pas que c’était encore possible vu mon passé et mon âge. Je pensais pouvoir lutter. Au cours de la nuit, d’autres personnes vinrent confirmer et me souhaiter bon courage. La Maintenance l’établit clairement dans son bilan médical mensuel.
- Bon week-end.
- Auf Wiedersehen, danke, bredouillai-je en allemand.
Elle avait déjà disparu, pressée par quelque tâche urgente. Je ne pensai pas à me retourner. L’avait-elle fait ? Y-avait-elle seulement songé ? Le couloir disparaissait déjà, nous aspirant inéluctablement chacun dans deux directions opposées, car il était ainsi de sa nature de couloir : faire circuler les biens et les personnes entre différentes pièces mais aussi entre les intérieurs et les extérieurs. Lieu de passage, lieu de croisement, lieu d’intersection. Les personnes, vecteurs déterminés, inannulable et inaltérables, se croisaient sans jamais se rencontrer.
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Le plastique en fusion s’équirépartissait sous très haute pression dans les canaux chauds, donnant à chaque sortie de buse un résultat supposé identique. Trente-deux pièces étaient ainsi moulées automatiquement toutes les sept secondes. D’ici un an, un peu plus de cent quarante-quatre millions cent soixante-quatre mille cinq cent soixante-et-onze joyplugs auront été fabriqués sur cette presse à injection et très certainement vendus. Pas de quoi alimenter le marché mondial si le produit plaisait, mais du moins de quoi faire fortune, construire de nouvelles lignes de production et voir venir la prochaine tendance majeure de la consommation. A condition que le joyplug soit approuvé par le bureau d’homologation et de certification relatif à la santé des personnes…
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Une cicatrice formait entre ses sourcils une marque qui, très certainement dans un alphabet inconnu, symbolisait la lettre « e. » Je me demandais alors si Julia était mariée. Elle me plaisait terriblement mais je ne l’avais encore guère détaillée : seule sa globalité, son tout m’intéressait. Je savais que Julia deviendrait ma femme ou rien mais qu’elle ne serait pas une simple conquête. Elle avait la carrure d’une femme qu’on épouse, pas d’une copine ordinaire, et je dois dire que l’on en croise assez peu dans une vie, surtout qui nous convienne. Julia vînt à mon bureau pour m’expliquer le fonctionnement de la voicemail. Elle posa sa main gauche à quelques centimètres seulement de la mienne droite et je ne pus m’empêcher de la regarder furtivement, comme si cela fût indécent ou impoli. La main comme l’œil a un regard que l’on peut saisir de manière non réciproque, à l’insu de l’être observé, a priori sans son accord. J’eusse été tenter de la toucher et de dire quelque mot gentil si j’eus été seul avec elle. Peut-être aurais-je même eu l’audace de la retourner afin d’en lire les lignes. Mais je ne le crois guère : depuis le temps que je me côtoies je commence à me connaître ! J’en appris plus que ce que je pouvais espérer en regardant furtivement cette main qui me troubla profondément pendant plusieurs jours sans que j’en sache jusqu’alors la raison qui pourtant était l’évidence même. Une pointe de joie me parcouru quand je vis que cette main était totalement nue, sans aucun artifice, en particulier à l’annulaire, suivit immédiatement de stupéfaction : elle ne ressemblait absolument pas à ce que j’avais imaginé. Je me représentais une main longue, fine, osseuse, distante, hostile, inaccessible. Je vis une main petite, charnue, aimante et familière. Une main honnête et gentille. Une main que je pouvais aimer sans crainte comme j’en avais aimé une autre par le passé. Là était l’évidence qui me perturba : notre relation faisait partie des possibles.
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Le projet sur lequel je travaillais avançait lentement. Nous mettions au point un environnement d’immersion totale pour l’industrie des loisirs. J’étais responsable de l’équipe chargée du développement du retour haptique de ce système qui allait changer le rapport au monde qu’avait jusqu’alors l’être humain. C’est en tout cas ce que nous espérions ; nous croyions à ce que nous faisions et étions persuadés de participer à une aventure aussi extraordinaire que pu l’être la conquête de l’espace durant la guerre froide. L’étude, la dissection, l’analyse des cinq sens occupaient notre temps et notre esprit. Nous étions non seulement prêt à plonger dans cet univers virtuel mais encore impatients. De vrais gosses anxieux et énervés au moment du coucher précédent la matin de la Noël, ne tenant plus de savoir quelle surprise, quel cadeau les attendrait dans leur minuscules chaussures disposées bien sagement devant la cheminée ou le sapin.
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Que diraient mes grand-mères si leur petit-fils leur ramenait une Allemande ? Je me posais souvent cette question ces derniers temps. Je ne sais trop pourquoi. Peut-être cherchais-je alors quelque excuse à mon amour naissant pour Julia. Peut-être cherchais-je tout simplement à détruire ce sentiment trop inhabituel et si déstabilisant qui, je le savais, allait me faire passer de joies immenses à de profonds doutes. Tout le jeu de la séduction, du sexe, de la vie commune, des enfants pour se persuader que l’on est moins seul me faisait trembler d’avance. Étais-je prêt à réapprendre à vivre pour Julia ? Rien que d’y penser me déchirait le cœur. Si j’avais vraiment le choix, comment savoir pour quelle voix j’opterais ? Le cœur ou la raison ? Pourtant il me semblait bien que c’était cela la vie normale et ordinaire ; la vie de couple.
Nos arrière-grands-pères avaient très certainement combattu chacun dans un camp opposé lors de la Grande Guerre, peut-être même directement les uns contres les autres dans quelque atroce et sanglante bataille. Leurs pères ou grands-pères quarante-trois ans plus tôt. Puis leurs fils seulement vingt-et-un ans plus tard. Peut-être que l’un avait blessé ou tué l’autre…
Elles ne diraient probablement rien, trop heureuse de pouvoir enfin espérer devenir arrière-grand-mères. Après tout, les Allemands avaient toujours été corrects.
Suite à cela nous décidâmes de nous rendre à Verdun.
C’était étrange de voir cette élégante jeune femme saisir la main d’un de ces nonagénaires britanniques en uniforme des années 1940 venu pour commémorer la libération de Thionville et de lui dire merci avec son léger accent allemand : « Thank you very much. Without you we wouldn’t have been as free as we are now. »
La guerre, les morts, la gratitude : je ne pu faire autrement que de pleurer. Pour une fois je ne cherchais même pas à cacher mes larmes mêlées de joie et de tristesse. C’en était trop pour moi. Julia vînt à mes côtés et ne dit rien. Nous regardions tous deux les 15000 croix situées devant l’Ossuaire de Douaumont. Il n’y avait rien à ajouter.
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Nous connections directement l’interface des prototypes de ce qui deviendrait le joyplug sur notre cortex primaire, ce qui n’était pas sans provoquer quelques violentes migraines et la fureur de la Maintenance. Mis à part cela, le procédé était parfaitement au point et pour ainsi dire sans danger à court terme. Pour le long terme nous verrions plus tard. Les autres équipes – chargées de la vue, de l’ouïe, de l’odorat et du goût – avançaient plus rapidement que nous, aussi lors de nos essais d’immersion nous profitions des progrès fait dans la simulation des autres sens pour évoluer dans un univers profondément troublant et proche de la réalité. A dire vrai, nous n’étions pratiquement plus en mesure de différencier le monde réel du virtuel, si ce n’est pas la conscience et le souvenir d’être passé volontairement de l’un à l’autre. C’est ce qui fit le succès de notre produit et la fortune des fabricants d’acide acétylsalicylique et de paracétamol.
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Julia faisait des photocopies pour un des membres de notre équipe. Elle était terriblement séduisante. Décidément, j’étais sous le charme. Quelques fois dans la journée j’arrivais à ne pas penser à elle, motivé par ma volonté et surtout l’investissement intellectuel que me demandait mon travail. Mais un simple sourire suffisait à briser net toute ma volonté et faisait renaître un vain espoir que je ne m’explique toujours pas. Julia faisait des photocopies et je regardais son corps que je trouvais superbe sans pour autant, je dois l’avouer, susciter en moi le moindre désir. Les courbes particulières de ses cuisses, tout comme ses mains, me plaisaient terriblement. Je l’admirais alors comme l’on peut admirer un Vermeer, un Corot, un Millais. Je savais déjà que bien plus tard, quand je ne l’aimerai plus, je détesterai ces mêmes détails qui me séduisirent lors de notre rencontre. Je réalisai alors qu’une semaine plus tôt lorsque je la croisai dans le couloir j’avais su lire dans les courbes harmonieuses de ses jambes, de ses hanches et de sa taille quelque équation magique faisant probablement intervenir le nombre d’or de la même manière que dans ses mains. Mais sans plus ; je regardais une pomme, une belle pomme et je constatai que la beauté même de cette pomme résidait dans ses nombreuses irrégularités, singularités et défauts, outre sa forme, sa couleur et sa texture générales qui faisaient d’elle ce qu’on nommait une pomme. Dans notre monde virtuel nous pourrions dessiner des pommes qui seraient la représentation de la pomme idéale. Cela ne nous intéressait pas car nous savions que de la sorte notre univers virtuel serait non seulement peu crédible mais encore froid, hostile et désagréable. Nous étions habitué à créer, à gérer, à générer de l’imperfection : elle faisait partie de l’ordre des choses et nous préférions qu’il en soit ainsi tant de la monde virtuel que dans le monde réel. Comment aurais-je pu aimer une femme dont la perfection et par conséquent l’inhumanité m’effraierait ? Julia était trop humaine et j’avais vraiment craqué.
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La Maintenance fût mise en place à la fin des années 2000 par une commission européenne chargée de la gestion sanitaire de la population, suite à un rapport préconisant un meilleur suivit médical de tous les citoyens afin de prévenir tout risque de décès éluctable, de stabiliser une population vieillissante et de limiter les dépenses de l’assurance maladie. Une alimentation saine et équilibrée était préconisée et les excès en tout genre étaient proscrits. De vastes campagnes de publicité orchestrées par les différentes instances officielles de l’Europe avaient pour but de sensibiliser et de culpabiliser la population. La Maintenance surveillait tout simplement les fonctions vitales de chaque citoyen et avait vocation à intervenir le plus rapidement possible à la moindre alerte. Le système, bien qu’extrêmement coûteux, était déjà rentable un an après sa mise en place, tant d’un point de vue financer que d’un point de vue humain. La protection de la vie privée fût maintenue quelques années, avant que le système ne montre ses limites et la transition vers un système nominatif se fit sans encombre. On ne pouvait plus mourir en Europe de toutes les causes prévisibles et évitables de décès.
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Qu’allais-je faire de Julia et de mes sentiments pour elle ? J’avais depuis longtemps perdu l’habitude de vivre avec une femme. Mes hormones m’égaraient et j’espérais tout au fond de moi que Julia pourrait probablement être une solution à ma solitude ordinaire et combler ce manque affectif chronique. Mais je voyais déjà à long terme notre relation dérisoire et terne de couple banal achetant des jouets idiots dans les rayons achalandés d’une grande surface dès un mois avant la Noël, les réunions de famille insupportables, longues, trop fréquentes et incompréhensibles liées à un bilinguisme inexistant, et toutes les traditions que j’avais pour habitude de haïr. J’imaginais déjà le matin que je me réveillerais et que je verrais dépasser de la couette ce visage encore endormi que je ne supporterais plus, que j’aurais envie de quitter, de tromper après l’avoir tant aimé, après avoir été jaloux de tous les hommes à qui elle pouvait aussi sourire. Et les enfants plus pénibles encore que le chat. Je craignais à plus courte échéance en cas d’échec une ambiance extrêmement tendue et insoutenable au bureau. Il m’était impossible de penser à la légère et d’envisager une relation éventuellement sans lendemain Julia. Décidément, ce serait tout ou rien. Tout cela était ridicule mais venait troubler mon sommeil. L’homme est vraiment pitoyable… Le besoin de résultats pour le projet se faisait ressentir et nous approchions irrémédiablement de la fatidique date butoir à la quelle nous devrions rendre des comptes à nos commanditaires. J’étais vraiment sur les nerfs et le seul rayon de soleil de ces journée harassantes et pluvieuses d’automne était les quelques sourires et regards échangés avec Julia. Quelques secondes quotidiennes de bonheur éternel et inoubliable.
Perdu dans mes pensées, je portais mon plateau repas vide à destination du râtelier en permettant le rangement. Le mouvement stoppa net. J’évitai de justesse de renverser mon plateau sur mon prédécesseur mais tel ne fut le cas de mon successeur. Je sentis le plateau buter sur mon dos, j’entendis le bris de la vaisselle sur le sol carrelé. Puis le contact. Julia s’appuyait sur mon dos pour reprendre son équilibre.
- Allez ! Med ! Retour à la réalité ! Ça marche ! Je sais bien que tu y resterais plus longtemps mais…
- T’es vraiment un infâme salaud, Eric ! Enfin ça marche plutôt bien ! J’ai presque l’impression d’avoir de la sauce sur mon pull ! Et on est dans les temps ! Mais tu n’aurais pas pu trouver un peu plus romantique ?
- Ben non ! Je trouvais que c’était marrant comme ça. Tu ne croyais pas non plus que j’allais te laisser prendre du bon temps. En tout cas tu t’es bien pris la tête avec elle !
- Mais c’est pas un peu dérangeant ce réalisme ?
- Non, je t’assure que ça va plaire ! Bon ! On va boire un verre pour fêter ça ?