A l’origine…

A l’origine, il y a cette nouvelle, avec tous ses défauts et faiblesses (à part ça j’ai bien aimé le film du même nom :-) )
A la relecture de ce texte que je vous livre à en pâture, je constate que :
1. J’écris mieux maintenant ;
2. Cette nouvelle que j’ai longtemps trouvée excellente est simplement médiocre ;
3. Ça a du bon de laisser vieillir un texte : on peut le lire avec un regard neuf ;
4. Le meilleur est à venir (Inch’Allah).

B 612

Notre mission dans l’espace sur l’astéroïde B 612 avait pour ainsi dire mal tourné. Pendant l’exploration, l’une d’entre nous avait été exposée à une substance inconnue, et était dès lors restée sans connaissance. Les médecins de bord de notre vaisseau spatial avaient décidé de la placer dans le bloc de quarantaine, bien qu’ils fussent certains que son état n’était pas contagieux. Seuls ces médecins, les deux autres membres de notre équipe et moi avions le droit de lui rendre visite. Je n’en savais pas plus, car je n’avais pas encore osé aller la voir…

Enfin je me décide. Je marche dans le long couloir blanc qui mène au bloc de quarantaine. Ce couloir ressemble à s’y méprendre à celui d’un hôpital terrestre, mis à part les fenêtres donnant sur le vide interstellaire, d’une noirceur intense, illuminé ça et là d’étoiles scintillantes, telle une infinité de petites lucioles. Des gardes armés gardent l’entrée. Ils me reconnaissent et s’écartent pour me laisser passer, en me donnant un salut que je leur rends. Ils ne sont pas vraiment là pour empêcher les gens d’entrer : qui serait assez fou pour risquer de se faire contaminer par je ne sais quelle maladie ? Non, ils sont là pour empêcher les malades de sortir, ayant pour ordre de tirer à vue…

Après un deuxième couloir identique au précédent, mais avec les fenêtres en moins, j’arrive enfin à sa chambre. Devant la porte, j’hésite. Peut-être me suis-je trompé de chambre ? Et si elle n’est pas seule ? Et si elle est vraiment mal en point ? D’autres questions me viennent à l’esprit, mais elles sont sans fondement. De quoi avoir peur ?

Malgré que j’en ai, je frappe. Entrez, me répond-on. Doucement, j’ouvre la porte, toujours plein d’appréhension. Par l’embrasure, je vois qu’ils sont tous là, toute mon équipe : xxxxxxx, ooooooo et … Elle… Je n’ose écrire son nom : … Gaia…

Cette chambre n’est pas très grande. Les murs sont peints en blanc et le sol est recouvert de carreaux de linoléum de couleur lactée eux aussi. Le mur opposé à la porte est en partie occupé par une grande fenêtre donnant sur l’hyperespace. Deux lits se faisant face sont disposés de chaque côté de la baie vitrée, laissant environ un mètre entre chaque pied de lit. Seule la tête des lits est en contact avec le mur. Au pied du lit de droite est assise xxxxxxx. Ce lit est inoccupé. Sur le lit de gauche, à peu près au milieu est assis ooooooo et couchée, Elle est là.

Ses cheveux châtains coupés en carré court encadrent son visage trop pâle. Les draps blancs qui la recouvrent jusqu’à la taille ne font qu’insister sur l’ambiance glaciale qui règne dans la pièce. Touche de couleur : sa chemise à manches courtes décorée d’une multitude de petites fleurs. Un bracelet d’identification éburnéen en ce qui me semble être du coton est attaché à son poignet gauche. Ses yeux noisette me regardent. Elle paraît heureuse de me voir, mais je n’arrive pas à soutenir son regard.

Je vais m’asseoir à côté de xxxxxxx et commence à l’enlacer, pour la réconforter…ou pour me réconforter. Elle m’arrête et me lance un regard qui me fait comprendre que nous ne sommes pas seuls. Tous ont un air joyeux, alors, même si le cœur n’y est pas, je m’efforce de sourire.

Puis je hasarde :

- Est-ce qu’ils savent ce que tu as ?

- Ils l’ignorent… Ils n’ont jamais vu ça, me répond-Elle.

Je demande à ma voisine, n’osant le demander à Gaia :

- Elle en a pour combien de temps ?

Personne ne me répond et ils sortent, me laissant seul avec Gaia. Pourquoi s’en vont-ils ainsi ?

- Deux heures, me répond-Elle calmement.

- Et ça va ?

Je sais que cette question est stupide. Est-ce que ça irait si je n’avais plus que deux heures à vivre, couché dans un lit ? Elle ne répond pas mais me regarde de ses grands yeux tristes. Je comprends pourquoi ils sont partis : ils connaissaient déjà la triste vérité…

- T’as pas mal au moins ?

- Non, heureusement…

J’étais resté planté bêtement debout au milieu de la pièce depuis que les autres étaient partis. J’en prends conscience et m’approche du lit, pour m’asseoir. Je me pose juste à côté d’Elle, sur le bord gauche du lit.

- Comment te sens-tu … physiquement ?

- Plutôt bien, mais je suis terriblement fatiguée. Je ne veux pas croire ce que disent les médecins. C’est trop injuste. Cependant si je dois mourir, je n’ai aucun regret. Nous sommes tous des morts en sursis, et elle peut nous saisir à chaque instant. La seule différence entre toi et moi est que tu ignores l’heure de ta mort. Tu as de la chance. Tu peux encore agir comme il te sied, sans te fixer de limites. Un grand nombre d’hommes se donnent un objectif, très peu l’atteignent, et encore moins cherchent à l’outrepasser. Ayant ce dessein, les hommes peuvent à leur gré traîner pour ne jamais y parvenir, et avoir le droit de se plaindre. Que feront-ils s’ils réussissent ? Ils s’ennuieront. Je n’ai jamais vécu de la sorte, en considérant un but comme une fin en soit, mais plutôt comme une étape à franchir.

Elle fait une pause avant de reprendre avec ferveur :

- De nombreuses personnes pensent que la vie est longue …Très longue. Je n’ai en aucune façon été de leur avis. Même si l’on peut vivre jusqu’à cent douze ans, je trouve que la vie est trop courte pour faire tout ce que l’on souhaite. Je ne comprends pas que des gens puissent s’ennuyer de la vie… Il y a tant à faire.
Par contre, je comprends que des personnes soient déçues de leur vie et qu’elles veuillent en finir. La tournure des derniers évènements est une déconvenue sans précédent, mais à quoi bon me suicider ; je partirai bien assez tôt.

Elle s’arrête, l’esprit tourmenté par sa fin imminente. Elle prend ma main et presse nos doigts entrelacés contre son cœur. Il bat toujours. Un autre jour, le contact de sa poitrine m’aurait fait de l’effet, mais l’heure est si grave que je reste de marbre. Elle ferme les yeux, un air paisible paraît sur son visage. Sa respiration devient plus régulière ; Elle dort. Je ne bouge pas pour ne pas la réveiller. Les minutes passent…

Que dire ? Que faire ? Une multitude de pensées passent et se bousculent dans mon esprit, mais si désordonnées qu’elles sont sans intérêt. Dois-je la réveiller ? Non, considérant qu’Elle a besoin de sommeil. Oui, si Elle souhaite profiter de la vie jusqu’au dernier instant. Mais dormir n’est-il pas un moyen de jouir de l’existence ? Ce que l’on se sent bien en dormant ! La douleur et les soucis disparaissent, remplacés par le monde imaginaire onirique. Cependant, ces rêves peuvent être des cauchemars … Non. Elle dort paisiblement. Je ne peux pas la réveiller ; je ne dois pas.

Sa main serre imperceptiblement mes doigts. Elle pousse ma main et s’étire comme un chat. Enfin, Elle rouvre les yeux. Nos regards se croisent. Un bref sourire éclaire son visage.

- Bien dormi ? demandé-je.

- Merci.

Elle est sincère. Cela se voit ; les yeux ne mentent pas. Cependant, l’atmosphère est assez tendue et je cherche quelque chose d’amusant à dire :

- So ! What about Stacey’s breasts? dis-je en rigolant.

C’est l’expression consacrée pour toutes les situations embarrassantes, et bien qu’en langue anglaise, tout le monde la comprend. Son visage reste glacial, puis, calmement, Elle déclare :

- Certes l’humour est une échappatoire quand tout devient trop noir, il réchauffe les cœurs, nous met de bonne humeur. Mais surtout n’oublie pas qu’il y a un problème derrière tout cela. Tu as voulu que l’on puisse rigoler, pour me faire oublier, pour nous faire oublier que je vais te quitter.

Elle a raison, pensé-je, tandis qu’Elle enchaîne :

Trop peu de gens le savent, mais un homme – ou une femme – qui rit trop a toujours, ou presque toujours quelque horrible vérité à cacher. Un être trop joyeux devrait nous inquiéter ; il a sûrement un problème.

Le silence s’installe. Il rampe et s’écoule dans toute la pièce, en emplissant les moindres recoins. Comme nous sommes bien l’un à côté de l’autre dans ce calme spatial. Je ne pense pas qu’il s’agisse de mutisme gêné de notre part. C’est un silence lié à la compréhension quasi absolue entre nous deux. Être ensemble, sans besoin de parole pour être confortable est malheureusement rarescent. Toujours les minutes passent…

Elle est la première à chasser ce silence :

- As-tu réfléchi à ce qu’il y a de vraiment important dans la vie ?

Je ne réponds pas … Si Elle le sait, Elle me le dira. Personnellement, je l’ignore. J’y ai réfléchi, bien sûr… Mais je ne peux pas vraiment savoir…

Elle interrompt mes pensées :

- L’important, c’est de faire ce que tu as la conviction d’être bien. Peu importe ce que les autres pensent de toi, tant que tu ne leur nuis pas. Il ne faut pas toujours suivre la voie qui t’était soi-disant destinée. Il faut s’interroger en permanence pour savoir ce qui compte le plus …

En ce moment tu devrais être en train de préparer la prochaine mission avec les autres. Mais tu es ici…avec moi.

Un rutilement sournois éclaire son visage. Elle reprend, visiblement encore un peu embarrassée :

- J’aurais dû te le dire plus tôt. Mais tout le monde pense qu’on aura le temps de le faire plus tard. C’est faux. S’il te plaît, crois moi…

Son ton est suppliant.

- Vis comme s’il n’y avait pas de lendemain. Jamais. Il vaut mieux regretter d’avoir échoué dans quelque chose, que de regretter de ne même pas avoir essayé.

Elle se tait pendant un instant et semble prise de stupeur. Graduellement je sens mon cœur se nouer, sans que je ne sache ni ne comprenne vraiment pourquoi.

Alors, je regarde ma montre : cela fait une heure et cinquante huit minutes que nous sommes ensemble. Elle s’en aperçoit et une larme perle à la lisière de l’œil et roule le long de sa joue. Je sors un mouchoir de ma poche et sèche sa larme. Elle ne remercie d’une voix plaintive, et se redressant avec peine, pose sa tête sur mon épaule. Je l’étreins avec force et douceur. Elle en fait de même. Les minutes qu’il lui reste à vivre peuvent se compter sur les doigts de la main. Nous n’avons plus rien à nous dire. Je sens qu’Elle pleure ; des larmes chaudes s’écoulent dans mon cou. Elle me regarde alors en face. Malgré ses yeux gonflés et rougis par l’hydrolat lacrymal et ses joues humides, Elle est toujours aussi jolie. Je ne peux pas penser qu’Elle puisse me laisser. Face à face, les regards plongés l’un dans l’autre pendant un bref instant d’éternité, je pense qu’Elle va réellement me manquer. Puis sa bouche s’approche de mon oreille, où Elle susurre :

- J’espère de tout mon cœur te voir au Paradis…

Aucun mot ne peut sortir de ma bouche, mais je le souhaite aussi du plus profond de mon cœur, et Elle le sait. Elle me sourit, mais d’un sourire si triste, que quelque chose dans ma poitrine se déchire et se tord de douleur. Je n’en laisse cependant rien paraître. Soudain, son corps pèse sur mes bras et dans une dernière étreinte, Elle tente de se raccrocher à moi et à la vie, mais ce fut vain.

Ses bras glissèrent le long de mon dos et s’arrêtèrent au contact du lit. Sa tête bascula en avant et s’appuya sur mon épaule. Je ne sentais plus ni sa respiration, ni ses légers sanglots. Délicatement, je l’allongeai sur le lit, comme si je ne voulais pas la réveiller.

Alors, tout doucement, je sortis de la pièce sur la pointe des pieds …

Cluny, 1998

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